La vie au loin

Un film de Marc Weymuller

2011 - DV

Documentaire - 81mn

Production : Le Tempestaire

Bourse  Brouillon d'un Rêve de la SCAM 2007

Portugais sous-titré en Français

Réalisation et Montage : Marc Weymuller
Images : Xavier Arpino

Photographies : Gérard Fourel
Son : Bruno Fleutelot  / Marc Weymuller

Musique : Bruno Fleutelot
Assistante de réalisation : Susana Vieira Costa

Le Barroso est une région isolée du Portugal où l’on continue à vivre, au rythme lent des troupeaux et des saisons. On assiste là-bas aux derniers souffles d’un mode de vie ancestral. Chacun sait que c’est bientôt la fin et tire en secret les mailles de souvenirs épars. La mémoire résiste, le décor fait office de miroir. En nous rappelant ce que nous étions, il nous renvoie aussi à ce que nous sommes devenus.

Extrait

Prix long-métrage Festival LES ECRANS DOCUMENTAIRES 2011 - France
Gentiane d'Argent - Meilleure contribution technique et Artistique - TRENTO Film Festival 2012 - Italie
Prix de la meilleure photographie - Cronograf IDFF 2012 - Moldavie
Finaliste - Festival EXTREMA’DOC Cáceres 2012 - Espagne

"Les nuages s'accrochent  dans le creux des montagnes, absorbant toutes les couleurs. Il pleut souvent. La vie semble éternelle dans le Barroso, une région isolée du Portugal où la foi du prêtre est avant tout panthéiste et où chaque village compte encore sept sorcières. Du moins c'est ce que les gens disent… La vie des rares habitants qui y demeurent est rythmée par les saisons et les troupeaux qu’il faut mener au pâturage chaque matin.

Dans des cadres soigneusement composés, La Vie au loin évoque le monde rural de nos ancêtres, un monde perdu depuis longtemps, en réalité. Mais le Barroso n'est pas le bon endroit pour reprocher au présent de n’être plus le bon vieux temps. Dans ce film exceptionnel, le Barroso sert de miroir magique. En nous montrant le passé, il nous interroge sur ce que nous sommes devenus. Le réalisateur relie les biographies de trois habitants dont la vie s’achève dans le lent déclin d'une région sans importance. Le prêtre, le poète et le vagabond, tous les trois ont leurs maux. Ils nous parlent de la vie qui a été vécue et du temps qui est passé irrévocablement, de leur attente sans espérance et des rêves étranges qu’ils font. Un lent et profond adieu mélancolique. Tout cela est vrai : la vie c’est le changement et la mort".

Matthias Heeder - DOK Leipzig

 

"L’un des hommes que l’on entend, ne sachant plus que faire de sa vie, s’est résolu à écrire des poèmes sur son existence et celle de ceux qui l’entourent. Il tape sur la vieille machine à écrire que lui a procurée un voisin. Ce film est lui-même un poème. Les images sont somptueuses, de la première à la dernière. La bande son, magnifiquement composée des bruits de la nature et de la vie rustique des villageois, est accompagnée d’une musique à la présence discrète et subtile. Le film compose une réflexion profonde et troublante sur le déroulement de la vie, la disparition des choses et des êtres, le passage vers d’autres temps redoutés ou attendus."

Point de vue d’un membre de la commission d’Images en Bibliothèques

Joël Gourgues, Bibliothèque de Nanterre

INTENTIONS DE L’AUTEUR 

 

D’où sommes-nous aujourd’hui? De nulle part. Nous avons quitté le paysage, nous habitons le monde et son temps. Nous sommes comme le cosmonaute en voyage orbital autour de la planète. Il se sent déchiré entre le désir d’aller plus loin, de se répandre dans l’univers et celui de revenir chez lui, là-bas en bas, et d’y demeurer éternellement. Seuls les exilés ont une terre, et il faut parfois partir loin de chez soi, se perdre dans l’existence des autres pour comprendre ce que vaut sa propre vie, pour comprendre d’où l’on vient et où l’on demeure.

 

Par hasard, j’ai retrouvé un livre qu’on m’avait offert, il y a bien des années. C’est un recueil de photographies prises dans le Barroso, une région montagneuse du Tras-os-Montes, située au nord du Portugal, non loin de la frontière Espagnole. Il s’agit de portraits d’individus ou de groupes : des enfants, des femmes et des hommes, des familles, parfois des vieillards. Certaines images laissent deviner un fragment de décor, toujours très austère: une rue ou une place de village, l’intérieur d’une maison sombre, très peu éclairée, un feu de bois posé à même le sol, une cuisine, une chambre délabrée... Le livre s’appelle « Negrões » et il porte aussi un sous-titre : « Memoria branca », la mémoire blanche.

Chaque fois que je regardais ces photos, je me trouvais parfaitement incapable de déterminer à quelle époque elles avaient été prises. Sur ces images, on ne voit pas de voiture, ni de moto, ni d’engin agricole. On ne voit pas non plus d’antenne de télévision sur les toits des maisons et les gens portent des habits sans âge. Pas de date, ni de légende... Toutes ces photographies semblent surgir d’on ne sait où. Elles renvoient à un passé sans époque, un récit sans histoire.

J’ai fini par trouver une date, à côté du nom de l’éditeur : 1986. Toutes ces photos ont donc été réalisées il y a un plus de 20 ans. Les enfants qui apparaissent dans ce livre ont grandi, et aujourd’hui, ils sont devenus des adultes. Les parents ont vieilli et ce sont maintenant des vieillards, et les vieillards, quant à eux...

Dans ce livre, on ne voit jamais de paysage, à l’exception toutefois d’une photographie qui montre un petit village au bord d’un lac, avec des montagnes à l’horizon. C’est pour cela que j’ai voulu me rendre là-bas: pour traverser les paysages que ce livre gardait au secret. Sans doute aussi pour vérifier que cet endroit était bien réel, que ces 20 années s’étaient vraiment écoulées et que là-bas aussi, le temps s’écoulait.

Le Barroso est un endroit très rude. C’est une terre granitique, une région de hauts plateaux montagneux, longtemps restée à l’écart de la modernité et du mouvement de transformation que connaît le Portugal depuis quelques années et qui subit, ces derniers temps, un exode rural massif. Ceux qui y vivent encore sont ceux qui ne sont jamais partis et ceux qui, après vingt, trente ou quarante ans passés au loin, reviennent pour y finir leurs jours. De retour au pays, ils reprennent un mode de vie

traditionnel et ancestral qui ne peut compter que sur les faibles revenus d’une agriculture de montagne pauvre et désuète.

Dans les villages du Barroso, à Negrões, Meixide, Vilarinho Seco, Pitões das Junias, la règle du jeu est la même pour tous: brouillard, pluie et vent en automne, neige et froid en hiver, temps capricieux au printemps, chaleur en été. Là-bas, le climat fait encore la loi et place les gens sur le même plan que le paysage. Les jeunes, pour la plupart attirés par «l’European Way of Life», partent vers les métropoles étrangères ou les grandes villes du nord du Portugal. Aujourd’hui, certains villages du Barroso sont presque totalement abandonnés. D’autres restent encore bien vivants, avec quelques dizaines d’habitants qui continuent à aller et venir, à animer le paysage, à traverser les rues, les chemins et les jours au rythme lent des départs et des retours des troupeaux de vaches, de chèvres ou de moutons que l’on mène dans la montagne deux fois par jour.

Le Barroso témoigne au quotidien d’une époque qui s’achève. On assiste là-bas aux derniers souffles de cette civilisation de la terre qui se tarit un peu partout en occident. Dans ce petit coin au coin de l’Europe, on a parfois le sentiment de replonger dans la vie que nos parents ou nos grands-parents menaient encore dans les campagnes françaises dans les années cinquante. Le monde contemporain est là, bien sûr, il importe déjà ses images, comme ces grandes éoliennes qui brassent la brume sur les sommets alentour. Mais pour l’heure, il passe encore au loin. On le tient à suffisamment bonne distance. Ni trop près, ni trop loin. Là-bas, la vie qui va bientôt s’éteindre apparaît plus clairement à nos yeux. Cela se déroule maintenant, on peut encore voir ce qui se passe.

 

On ne montre bien que de ce qui est en train de disparaître. Le Barroso est une province improbable: celle des origines, celle des questions simples et essentielles. Là-bas, le décor fait office de miroir. En nous rappelant ce que nous étions, il nous renvoie aussi à ce que nous sommes devenus. En observant le monde d’où nous venons, nous vérifions ce qui nous lie encore à lui. En nous y perdant, nous nous y retrouvons. L’heure exacte sonne au clocher du village. Le temps peut reprendre son cours.

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