La promesse de Franco

Un film de Marc Weymuller

2013

123 mn

Production : Les Films de l'Avalée (France) / Pantalla Partida (Espagne)

La vérité historique n'est pas... ce qui se passe; c'est ce que nous pensons qui s'est passé.

Jorge Luis BORGES – Fictions (1944).

Belchite, en Aragon, est une ville emblématique de l’amnésie collective qui a frappé l’Espagne après la guerre civile. Aujourd’hui, la mémoire blessée des habitants se perd dans les ruines de l’ancien village qui fut le théâtre de très violents combats et les rues de la nouvelle ville, construite par Franco… Les deux villages vivent ainsi, côte à côte, dans la coexistence énigmatique du passé et du présent. Mais rien ne semble parvenir à les relier. Confrontés au mutisme des pères, les enfants s’interrogent. Face aux décombres, chacun raconte son histoire…

Extrait

International Documentary Film Festival Amsterdam 2014  - Pays-Bas
Festival du film documentaire Traces de Vies 2014 - France
Festival Aux Ecrans du Réel 2014 - France
Festival de Cinéma de la ville de Québec 2014 - Canada
Festival de Cinéma de Bogota 2014 - Colombie
Festival International Cinéma et Mémoire Commune de Nador 2015 - Maroc
Festival Urban Eye Film Fest - Bucarest 2016 - Roumanie
15ème Muestra de Cine Rural de Dos Torres 2017 - Espagne

Au sud de Saragosse, en plein cœur de l’Aragon, on peut apercevoir, au milieu d’un paysage sévère de plaines et de steppes brunes, la silhouette fantomatique et délabrée d’un clocher qui se dresse au-dessus d’un décor apocalyptique : des maisons en ruine, des façades éventrées et des rues qui se perdent parmi les décombres. Ce sont les restes de l’ancien village de Belchite qui fut le théâtre, durant la guerre civile Espagnole, de combats qui firent, dit-on, près de 6000 morts.

 

À quelques centaines de mètres de là, on trouve une ville « nouvelle », construite dans les années cinquante, sur l’ordre de Franco. C’est une bourgade sans grande personnalité, triste et silencieuse. On dirait un grand quartier militaire, ordonné et austère. Des gens y vivent et y travaillent, sans que la présence de la ville morte, juste à côté, ne semble les perturber.

 

Le nouveau et l’ancien Belchite vivent ainsi, côte à côte, dans la coexistence énigmatique du passé et du présent. D’un côté, les vivants, de l’autre, les morts. Rien ne semble parvenir à les relier. À Belchite, on ne trouve ainsi aucune information sur les évènements qui ont provoqué la destruction de l’ancien bourg, aucune plaque commémorative, aucun monument aux morts ou au souvenir. On trouve seulement, à l’entrée de l’ancien village, une pancarte portant l’inscription : « Vieux village, ruines historiques ».

 

Aujourd’hui, 1600 personnes habitent et travaillent dans le nouveau Belchite. Chacun vaque à ses occupations. Pendant que les jeunes et les moins jeunes travaillent, les plus âgés, eux, s’ennuient. Ils restent là, assis devant leur maison ou dans le fond d’un café. Ils attendent que le temps passe. Parfois, leurs pensées se portent vers l’ancien village, qui, laissé à l’abandon, subit les assauts répétés du temps et des intempéries. Au milieu des ruines, on voit souvent passer la silhouette d’un vieillard silencieux qui erre parmi les décombres.

 

Belchite est un lieu emblématique de l’amnésie collective qui a frappé l’Espagne après la guerre civile. Pendant des années, les pères et les grands pères ont cessé de parler de politique et se sont tus sur les conflits du passé pour que les fils et les petits-fils ne recommencent pas à se battre dans les rues. Aujourd’hui encore, à Belchite, on continue à se taire.

 

Aujourd’hui, comment vit-on  à Belchite? On va et on vient, bien sûr, on fait ce que l’on a à faire, comme partout ailleurs. Chacun vit un peu seul, séparé des autres, se débattant avec ses propres interrogations. Si personne ne raconte ce qui s’est passé, en revanche, chacun sait ou se souvient de quelque chose. On vit ici, maintenant, mais dans le même temps, on vit ailleurs, dans une autre époque, au-delà de ce que l’on est. Chacun essaye de reconstituer, morceau par morceau, les éléments épars d’un récit que personne n’a jamais su faire. Les histoires des uns complètent celles des autres, les contredisent parfois.

 

Face aux décombres, chacun raconte « son » histoire. Mais c’est à soi-même que l’on parle. Mais que l’on parle du nouveau ou de l’ancien Belchite, ce sont les mêmes questions qui se posent. Que l’on soit enfant, parent ou grand parent, ce sont les mêmes questions qui restent sans réponse. Finalement, où est-ce « chez soi » ? Ce n’est ni dans le nouveau Belchite, celui que l’on n’a pas choisi, ni dans l’ancien, celui qu’on a laissé tomber dans l’oubli. C’est l’endroit où l’on dort, où l’on mange, où l’on travaille, l’endroit où l’on vit ici, maintenant. C’est le monde et son temps.

 

Le vent continue à souffler sur les ruines, et bientôt, à la place du vieux village, il ne restera plus qu’un immense champ de pierres.

A LIRE...

Entretien avec Marc Weymuller

par Jonathan Barkate et Claire Laguian  - Université Paris-Est-Marne-La- Vallée

 Filmer les ruines et faire parler le présent  

par Pascale Thibaudeau  - LER-IHTP, Université Paris 8

Un documentaire français recueille la mémoire des habitants de Belchite.

Le montage, qui est en cours et attend le soutien de contributeurs particuliers, recueille le témoignage d'habitants de toutes les générations pour expliquer ce qui s'est passé après la guerre.

L'idée de réaliser ce documentaire est née en découvrant les ruines du vieux village de Belchite qui cohabitent avec le nouveau. En dehors de la pancarte que l'on trouve à l'entrée (« ruines historiques ») rien ne nous permet de savoir ce qui s'est passé ». Le réalisateur français Marc Weymuller a visité cet endroit pour la première fois en 2007 et cela l'a tellement impressionné qu'il a décidé de réaliser un travail cinématographique pour recueillir la mémoire des habitants.

 

Un figuier sans feuilles » (Titre provisoire du film La Promesse de Franco) est le fruit d'un long travail de tournage – plus de 100 heures d'enregistrements, 20 témoins – et d'un profond travail de recherche sur l'histoire de ce village de la région de Saragosse. Le projet est une coproduction de la société espagnole Pantalla Partida et de la société française Les Films de l'Avalée. Mario Madueño, l'un des producteurs de Pantalla Partida raconte que la proposition les a séduits dès le début. « C'était un étranger qui abordait le sujet encore si délicat ici de la mémoire, de l'après-guerre et même de la guerre civile et qui, de plus, apportait un nouveau regard cinématographique ». « Le réel » - affirme avec conviction Marc Weymuller - « continue à m'émerveiller pour sa capacité à faire apparaître la vie de façon inattendue ». Et c'est justement ce qui a motivé le soutien à ce projet. Dans l'esprit du producteur « pour nous, il était fondamental d'affronter ce sujet de la mémoire liée à une si importante du 20ème siècle en Espagne. Et de le faire, en plus, à Belchite. Parler de la mémoire d'une localité où coexistent côte à côte deux villages portant le même nom est évidemment très important et symbolique.

 

Durant leurs séjours à Belchite, l'équipe de tournage a interviewé des habitants de toutes les générations, de différentes tendances politiques, de différents sexes et catégories sociales qui ont raconté leurs souvenirs liés aux deux villages et à leur vie. « Nous avons d'abord travaillé avec ceux qui se souvenaient de leur vie dans le vieux village, ensuite avec ceux qui sont nés après-guerre, puis nous avons poursuit avec les jeunes de la « transition », puis avec ceux qui sont nés dans la récente démocratie et enfin avec les plus jeunes ». Le fait que Marc Weymuller soit un réalisateur français, ce qui a supposé la collaboration d'un interprète avec chaque personne interviewée, « plaçait ses interlocuteurs dans une position plus confortable. Comme toujours, ils se sentaient plus à l'aide de raconter des souvenirs ou même des secrets à un étranger qui ne parlait même pas leur langue » reconnaît Mario Madueño.

 

Un profond travail de recherche

 

L'historien de Lécera, Jaime Cinca Yago, a aidé le réalisateur en lui permettant de lever des doutes sur les détails historiques de la région mais aussi en lui ouvrant son important fond d'archives photographiques. Juan Galindo, de Belchite, a aussi travaillé avec l'équipe pendant tout le tournage. Pour développer avec rigueur son documentaire, le réalisateur a consulté une partie des archives de la Cinémathèque Espagnole qui possède des images inédites sur Belchite. Jaime Cinca Yago raconte que son rôle a été de confronter les témoignages aux faits historiques tels que je les voyais apparaître dans les documents. Pour lui, ce travail est une réflexion sur les traces qui demeurent en chacun des habitants et sur la façon dont les gens vivent ensemble avec cette amnésie de l'après-guerre, d'un point de vue humain.

 

Le réalisateur souligne que « l'histoire quand elle n'est pas racontée ni transmise de manière collective, ni de façon naturelle contamine et perturbe le présent ». Il remarque qu'à Belchite cette amnésie collective auto-infligée est encore visible. L'histoire est là, plus présente que dans n'importe quel autre endroit d'Espagne, symbolisée par les décombres du vieux village. Mais personne ne parle, personne ne raconte ce qui s'est passé. Pourtant les plus anciens savent parfaitement ce qui a eu lieu. La réponse, évidemment, ne se trouve pas parmi les ruines. C'est dans la mémoire des vivants qu'il faut la chercher.

 

Le documentaire (qui durera 90 minutes – durée provisoire) est actuellement entrée dans la phase de post-production (montage image et son, archives et musique). La crise a différé l'achèvement de ce projet audiovisuel. A cet effet, selon le producteur Mario Madueño « nous avons mis en place une campagne de « crowdfunding » pour solliciter de petits soutiens personnels qui nous aideront à terminer, car il manque au moins 5500 Euros pour finaliser ce projet audiovisuel.

 

E. Pérez Beriain

Heraldo de Aragón, Dimanche 11 Novembre 2012

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